Pourquoi accorde-t-on les instruments sur un la ?
Pourquoi le la est-il devenu la note de référence pour accorder les instruments ?
Des cordes du violon aux anciennes conventions d’accordage, son histoire révèle un choix bien moins évident qu’il n’y paraît.
Un nouveau récit que la musique ne raconte pas
Ce que la musique ne raconte pas
Cet article appartient à la famille Sons, accordage et science.
Parce que derrière chaque note, il y a toute une histoire.
Avant qu’un orchestre ne joue la première note d’une œuvre, il doit déjà en jouer une.
Une seule.
Les conversations s’arrêtent peu à peu, les archets se lèvent, quelques instruments répondent. Pendant quelques secondes, toute la salle semble suspendue à ce même son.
Un la.
Le geste paraît si naturel qu’on ne le remarque presque plus. Sur un accordeur, cette note apparaît sous la lettre A. Dans un orchestre, chacun sait qu’elle servira de point de départ.
Mais pourquoi elle ?
Pourquoi pas un do, un ré ou un sol ?

On pourrait chercher une raison dans l’acoustique, une propriété particulière du la qui en ferait naturellement la meilleure note pour accorder les instruments.
Ce serait une explication élégante.
Elle ne résiste pourtant pas très longtemps.
Tout semble commencer avec quatre cordes
Prenons un violon.
Quatre cordes seulement : sol, ré, la, mi.
Le la possède immédiatement un avantage : il peut être joué à vide.
Autrement dit, le violoniste n’a pas besoin de poser un doigt sur la touche. Il fait vibrer directement la corde sur toute sa longueur.

Cela paraît presque anodin. Pourtant, lorsqu’on cherche une note de référence, c’est extrêmement pratique.
Si le musicien devait poser un doigt pour produire cette note, une nouvelle incertitude apparaîtrait aussitôt : son doigt est-il exactement au bon endroit ?
Avec une corde à vide, ce problème disparaît.
Et le violon n’est pas seul.
L’alto possède lui aussi une corde de la. Le violoncelle également. La contrebasse moderne, dans son accord habituel, possède elle aussi cette note.
Le la circule donc facilement dans toute la famille des cordes.
L’explication semble parfaite.
Nous accordons sur un la parce que les cordes disposent naturellement d’un la facile à produire.
Voilà une réponse simple.
Presque trop simple.
Car si le la était vraiment la solution évidente, tout le monde aurait dû choisir le même repère.
Or ce n’est pas ce qui s’est passé.
De l’autre côté de la Manche, le la disparaît
À la fin du XIXᵉ siècle, l’Encyclopædia Britannica décrit le diapason, cette petite pièce métallique capable de conserver une hauteur de référence avec une remarquable stabilité.
Puis le texte donne une précision inattendue.
En France, les diapasons sont généralement accordés sur la. L’article relie explicitement ce choix à la corde à vide du violon.
Jusque-là, notre belle explication tient parfaitement.
Mais quelques mots plus tôt, la même source affirme qu’en Angleterre les diapasons sont généralement accordés sur…
do.
Pas la.
Do.
La raison donnée est tout aussi pratique : les facteurs d’orgues anglais commencent leur accord à partir de cette note.

Deux pays.
Deux traditions.
Deux repères différents.
Et pourtant les deux fonctionnent.
Le la n’a donc pas été imposé par une loi mystérieuse de la musique.
Il n’était pas la seule note possible.
Il appartenait à une habitude.

La question change alors complètement.
Ce n’est plus seulement :
« Qu’est-ce que le la possède de particulier ? »
C’est désormais :
« Comment une habitude parmi d’autres a-t-elle fini par devenir notre point de rendez-vous commun ? »
Plus on remonte, moins on trouve de commencement
On aimerait découvrir un jour précis.
Une réunion.
Un musicien.
Un facteur d’instruments qui aurait déclaré :
« À partir de maintenant, ce sera le la. »
Mais l’histoire refuse de se laisser ranger aussi facilement.
Lorsque l’on remonte vers le milieu du XIXᵉ siècle, le la est déjà là.
En 1841, un ouvrage américain consacré notamment à la voix et à la hauteur des sons présente déjà le la comme une note de référence communément admise et fait lui aussi le rapprochement avec la corde à vide du violon.
Nous sommes encore loin de la normalisation internationale moderne.
Pourtant, le principe est déjà suffisamment familier pour être décrit comme une convention existante.

Ce document ne nous donne pas l’origine.
Au contraire.
Il fait reculer encore le moment que nous cherchons.
Si le la est déjà présenté comme une référence habituelle en 1841, alors son histoire commence plus tôt.
Mais où ?
Les archives deviennent soudain beaucoup moins bavardes.
Puis la France décide de mettre de l’ordre
Quelques années plus tard, le problème n’est plus seulement de savoir quelle note utiliser.
Les musiciens sont confrontés à une autre difficulté : la même note ne correspond pas nécessairement partout à exactement la même hauteur.
Les usages varient selon les villes, les théâtres, les orchestres et les institutions.
Pour un chanteur, cela peut rendre une partie sensiblement plus exigeante.
Pour un facteur d’instruments, cela complique la fabrication.
Pour des musiciens amenés à jouer ensemble, cela multiplie les références possibles.
En France, l’État décide donc d’agir.
Une commission est chargée d’établir un diapason musical uniforme.

Elle réunit des figures majeures du monde musical et scientifique de l’époque.
Le 16 février 1859, un arrêté officialise le nouveau diapason.
Et c’est là que quelques mots deviennent extraordinairement révélateurs.
Le texte ne dit pas que le la sera désormais choisi pour accorder les instruments.
Il parle du :
« la adopté pour l’accord des instruments »
Le mot essentiel est adopté.
L’administration ne semble pas inventer la note de référence.
Elle la trouve déjà là.

Le problème qu’elle cherche à résoudre n’est plus : quelle note allons-nous prendre ?
Cette décision appartient déjà aux usages.
L’État cherche désormais à transformer cette pratique en repère uniforme.
Et, une nouvelle fois, nous arrivons trop tard pour assister à la naissance du la.
Une convention peut devenir évidente sans jamais avoir été proclamée
C’est peut-être cela qui rend cette histoire si étrange.
Certaines inventions possèdent une date.
Un brevet.
Un créateur.
Un premier exemplaire.
Le la d’accordage semble appartenir à une autre catégorie.
Les documents du XIXᵉ siècle permettent de voir les traces de son installation, mais pas d’assister à un grand moment fondateur.
Ils montrent une chose assez nettement : le lien entre le la et la corde à vide du violon n’est pas une explication moderne inventée après coup. Des textes de l’époque font déjà cette association.
Mais ils montrent aussi que d’autres solutions ont coexisté.
L’Angleterre pouvait partir du do.
La France du la.
Aucune catastrophe musicale ne se produisait pour autant.
Le choix essentiel n’était donc pas de trouver la seule bonne note.
Il était de parvenir à partager la même note.
Et plus une convention est utilisée, plus elle devient difficile à remplacer.
Les musiciens apprennent à travailler avec elle.
Les instruments sont réglés en fonction d’elle.
Les diapasons la reproduisent.
Les institutions l’emploient.
Puis un jour, elle paraît si naturelle qu’on ne se demande même plus d’où elle vient.
Alors, pourquoi le la ?
Parce que le la est devenu progressivement un point de référence pratique et largement partagé, notamment dans une tradition fortement liée aux instruments à cordes et au violon.
Sa présence comme corde à vide en faisait une note facile à produire avec précision.
Mais cela ne suffit pas à en faire une nécessité acoustique.
L’existence d’autres traditions le prouve.
Nous ne pouvons donc pas raconter honnêtement qu’un musicien précis aurait un jour « inventé » le la d’accordage.
Les sources consultées ne révèlent ni décret originel ni instant où tout le monde aurait brusquement changé d’habitude.
Elles montrent quelque chose de plus diffus.
Une commodité.
Puis un usage.
Puis une convention.
Et enfin une évidence.
Aujourd’hui, lorsqu’un orchestre se prépare, personne n’a besoin de débattre du choix de la note.

Le point de rendez-vous est déjà connu.
Une seule question demeure.
Dans un ensemble de plusieurs dizaines de musiciens, quelqu’un doit bien faire entendre ce la en premier.
Curieusement, ce rôle ne revient ni à l’instrument le plus puissant, ni au pupitre le plus nombreux.
Le signal part très souvent d’un seul musicien, assis au milieu des bois.
Mais ceci est une autre histoire.


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